Galeries

Fluorescence des organismes marins

La fluorescence des organismes marins.

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Les pouces-pieds bretons

Pouce-pied, des bagnards au Paradis

Les habitants des bords de mer du Sud de la Bretagne gardent un secret : le pouce-pied, un crustacé à la ressource limitée. Chose rare, les pêcheurs professionnels de « pouces », de discrets loups solitaires, nous ont permis de les suivre à la marée.

Tintements métalliques. Tonnerre rocailleux. Si l’on garde les yeux fermés, on s’imagine dans l’enfer d’un bagne avec ses casseurs de pierres. Une fois les yeux ouverts, on découvre un paradis dans sa palette de couleurs : les côtes sauvages de Quiberon et de Belle-île-en-Mer, des paysages à la force picturale qui ont coupé le souffle des plus grands peintres, Claude Monet et tant d’autres. Outremer, émeraude, teintes d’ocre, nuances de platine, blancheur du quartz… Le regard s’arrête sur chaque détail, rythmé par le battement de la houle.
Au pied de la falaise, la cour de la prison. La masse frappe le burin. La roche éclate sous les coups. « Tic-tic-tic » répète goguenard, Yvonick Richard, l’un des forçats. L’homme, proche de la soixantaine, pêcheur à pied professionnel depuis trente ans, est en quête d’un mets rare et méconnu : le pouce-pied. « Tic-tic-tic » : le travailleur de la mer explique qu’il choisit ses grappes. Les outils ont beau sembler ceux d’un travail rudimentaire, la tâche requiert de la précision. C’est uniquement le pouce-pied qui a de la valeur aux yeux d’Yvonick et il ne veut qu’une seule forme, courte et charnue. Les longs pouces-pieds sont gorgés d’eau, il n’y a rien à manger à l’intérieur.
« Un pion », une grosse vague dans le jargon des pouce-piéteurs, vient balayer le plateau rocheux sur lequel Yvonick s’est installé. Avec de l’eau jusqu’à la taille, l’homme commence à flotter. Il s’accroche de toutes ses forces à un morceau de roche. Comme s’il fallait rajouter un peu à la difficulté, les moules qui recouvrent les têtes rocheuses sont aussi coupantes que des lames de rasoir. Pourtant vêtu d’une combinaison isothermique, le pêcheur redoute plus que tout d’être emporté par la vague qui se retire. Plus bas, dans le bouillon où se forme le ressac, l’homme au physique de lutteur serait aussitôt repris par la vague suivante et projeté contre la roche. Assommé, ses chances de survie seraient nulles.
Répandu de-ci de-là, le crustacé de la famille des cirripèdes se cache sur les côtes du Sud de la Bretagne. Aimant par dessus tout être brassé par les vagues, on le trouve dans des endroits où l’on ne met jamais les pieds : les failles, les pointes et les îlots. Le Pollicipes pollicipes, sa dénomination scientifique, vit dans la zone intertidale, c’est-à-dire à la hauteur de la mer à mi-marée. Il faut attendre la basse mer pour espérer approcher l’animal. Sous l’eau, son bec de calcaire, parfois souligné par un trait rouge, s’ouvre pour laisser apparaître quelques filaments. C’est eux qui filtrent le plancton dont se nourrit le pouce-pied. Ce colonisateur de roche cohabite généralement avec la moule, mais sa croissance et sa reproduction étant plus lentes, la compétition est inégale. Bien que peu étudiés par les scientifiques, les stocks de pouces-pieds commercialisables semblent peu à peu diminuer. Les pêcheurs l’affirment eux-mêmes. Une preuve de cela : les pêcheurs professionnels rapportent rarement les 120 kilos journaliers que leur licence les autorise à pêcher.
La pêche au pouce-pied est l’une des plus réglementées en France. Un calendrier précis des jours d’ouverture est mis en place chaque année. Pour les amateurs, seulement trois kilos sont autorisés par personne et par jour. C’est à peine un panier de course. Pour les professionnels, une licence spécifique est nécessaire. Cependant, aucune nouvelle autorisation de pêche n’est aujourd’hui octroyée. Le dernier pêcheur à avoir reçu le précieux sésame a dû renouveler sa demande quatre ans durant. Conséquence, peu de jeunes arrivent dans le métier.
L’obligation de la protection de la ressource arrange bien évidemment les pêcheurs de pouce-pied qui se découvrent des velléités écologistes. La trentaine de licenciés sur Quiberon et Belle-île-en-Mer contrôle ainsi un marché presque inexistant en France, mais qui en Espagne, voit des prix atteindre des records. Au Sud des Pyrénées, le pouce-pied, percebe en Espagnol, est une institution à l’heure des tapas. Les plus gros, ceux dont la largeur mesure plusieurs centimètres peuvent atteindre plus de 200 euros le kilo lorsque la demande est forte avant Noël. La faible ressource de la péninsule ibérique, concentrée sur les côtes de Galice et laminée par la surpêche, amène les mareyeurs espagnols à venir acheter le crustacé en Bretagne. Aussitôt pêché, aussitôt exporté.
En France, les prix chez un poissonnier sont plus modestes : environ 16 euros le kilo à Quiberon. Cela se vend peu et l’on en trouve surtout dans le Sud du Morbihan. Les Français semblent bouder le produit. Certains anciens habitant la côte en ont un mauvais souvenir. A la fin de la Seconde Guerre Mondiale, lorsqu’il n’y avait plus rien à manger, les Quiberonnais et les Bellilois s’en allaient, la peur au ventre, par les falaises chercher de quoi se nourrir… sous les tirs allemands. Le pouce-pied est resté dans les esprits avec la même image que le pain gris, celui de la restriction. Aujourd’hui, le seul restaurant de la côte a en offrir à sa carte est un étoilé Michelin (Le Petit Hôtel du Grand Large à Portivy). Les chefs sauveront-ils l’image du pouce-pied en France ?

Philip Poupin, le 4 janvier 2013.

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Les enfants du Crystal

Ils ont entre 7 et 18 ans. Ils consomment quotidiennement de d’héroïne, aident au champ pour la récolte de l’opium ou font la mule pour passer la drogue en Iran. Au péril de leur vie.

Elle a la voix d’une fumeuse en fin de vie. Et pourtant Jamila a tout juste six ans. L’enfant ne fume pas de tabac, mais de l’opium, ou plus précisément, de l’héroïne Crystal, extrêmement pure. Avec sa sœur, Farzana, 11 ans, elles en ont « besoin » trois fois par jour. Sans Crystal, les filles ont mal aux jambes et au ventre.

Après trente minutes de conversation, les visages se ferment. Les regards se perdent sur les murs noircis de la pièce unique où toute la famille vit. Un gros réchaud à gaz trône entre les tochaks, de minces matelas roulés le jour pour faire de la place. En ont-elle marre des questions de l’étranger ? La plus petite est prise de frissons. Quelques mots à l’oreille du traducteur : Jamila et Farzana demandent la permission de fumer.
Leurs gestes sont assurés, rapides. Le lourde bonbonne de gaz est empoignée, allumée par une allumette. Les filles déballent une petite pierre de Crystal, une poudre brune compactée. Celle-ci est piquée sur un fil de fer. Un autre fil balaye les flammes et finit par rougir. A leur contact, les deux fils libèrent une fumée blanche aussitôt aspirée par une paille de papier. Le Crystal se liquéfie et crépite. Bouffée après bouffée, rien n’est perdu. La drogue consommée, les visages laisse apparaître un sourire de soulagement. Un lourd voile enveloppe ces enfants du Crystal.
A ce spectacle insoutenable, succède le jeu. Presque incongru. Les filles fouillent dans une niche creusée dans un mur de pisé et en sortent des poupées blondes mal en point. Comme partout dans le monde, ces êtres de plastique ont une vie imaginaire contée par les enfants. Les poupées fument-elles ? « Non, répond la plus jeune. Elles n’ont pas le droit. Ça n’est pas bien. »
Ni l’une ni l’autre ne va à l’école. Paysans, les parents ont tout perdu avec les sécheresses.
L’absence d’accès aux soins médicaux amène les mères des campagnes afghanes à utiliser l’opium ou l’héroïne sur leurs nourrissons. Lorsque les parents fument, ils est courant qu’ils soufflent volontairement sur les nourrissons. Le début de l’accoutumance… Lorsque Jamila et Farzana ont su marcher, il a été difficile de les retenir de passer à l’acte face à leurs colères liées à la dépendance…
Trente ans de guerre, une absence d’infrastructure et le népotisme d’un Etat corrompu empêchent les paysans afghans d’envisager le passage à d’autres cultures que celle du pavot. Le Crystal est facile d’accès dans les provinces de Herat, Farah et Nimroz (un dollar, 0,8 €, le gramme) car elles sont sur la route du trafic entre l’Afghanistan et l’Iran. Et s’en procurer passe souvent avant la recherche de nourriture. Il y a encore quelques années, l’opium transitait ici pour être transformé en héroïne en Iran et ailleurs. Aujourd’hui, avec le retour de la guerre, les laboratoires se sont stratégiquement installés en Afghanistan. Les trafiquants peuvent ainsi transformer au plus proche du lieu de production. Dix kilos d’opium donnent un kilo d’héroïne pure. Soit dix fois moins de matière à transporter. La route de la drogue est la même que la route de la contrebande des produits pétroliers, du tabac et des armes.
Les passeurs appréhendés par les autorités iraniennes risquent la pendaison, lorsqu’ils ne sont pas battus à mort lors de leur capture.
Depuis les années 2000, l’Iran a officiellement déclaré la guerre à la drogue. Le commerce des opiacées finance des groupes insurrectionnels. Une tranchée a été creusée afin de stopper les 4×4 des trafiquants forçant la frontière. Avec à certains endroits, un mur de trois mètres de haut. Les 936 kilomètres de frontière sont constellés de garnisons de l’armée iranienne. Bien qu’aucun pays au monde n’ait jamais saisi autant de drogue, l’Iran reste le premier pays de transit pour l’héroïne qui continue d’affluer dans les rues européennes. 90 tonnes sont consommées tous les ans en Europe.
Et les trafiquants n’hésitent pas à engager des enfants. De nombreux jeunes avalent des capsules de 5 grammes d’héroïne pour les passer en Iran. L’évacuation des capsules est terriblement douloureuse. Si l’emballage plastique se rompt, l’enfant n’a aucune chance de survivre à l’overdose. Parfois, rien ne veut sortir. Les enfants-mules finissent à l’hôpital, il faut leur ouvrir l’estomac. Les enfants disent toucher 100 à 300 dollars par passage. De quoi vivre deux mois.
Les trafiquants expliquent aux mules que si elles sont prises, le fait d’être un enfant les sauvera. Il n’en est rien. Zalmaï est l’un des rares témoins ayant survécu à la prison iranienne. Le jeune homme reçoit dans sa boucherie. « Nous étions trois et transportions 450 grammes de Crystal. »
Lors de son arrestation, Zalmaï a été battu et « passé à l’électricité » poursuit-il. Pour finalement être amené à la prison de Qezel Hesar à Karaj près de Teheran. « Plusieurs centaines d’afghans y étaient enfermés dont beaucoup avaient moins de 18 ans » affirme-t-il. Le jeune boucher revient de l’enfer : « les mardis et jeudis, plusieurs d’entre nous étaient appelés. On nous faisait croire qu’il y avait une visite ou qu’on nous invitait à jouer au football. Mais tout le monde savait que mercredi et vendredi étaient les jours de pendaison.»
L’Iran est récemment passé second pays au monde à recourir le plus à la peine capitale, derrière la Chine. Cette augmentation coïncide avec le début de la campagne de répression liée au trafic de drogue. « Un jour, ils m’ont appelé. Mais, c’était une erreur. Ils m’ont pris pour un autre. Normalement, ils attendent qu’on ait 18 ans pour nous exécuter», par rester en conformité avec les lois internationales. Zalmaï est resté deux ans en prison. Ce miraculé a pu sortir grâce à l’obstination de sa famille. Aisée, elle a vendu ses terres afin de pouvoir débourser les 20.000 dollars nécessaires à sa sortie. Abdelatif, l’un de ses compagnons d’infortune, n’a pas eu cette chance. Il a été pendu. Sa famille a dû payer 500 dollars pour « le prix de la corde ». Un pot-de-vin qui donne le droit à la famille de récupérer le corps.
Philip Poupin, Afganistan – 2011/2013

 

La décharge

Une vie en Enfer

Qui se soucie de l’environnement dans les pays en développement ? « Un quart des maladies affectant l’être humain sont attribuables aux risques environementaux, les enfant étant particulièrement vulnérables » affirme les Nations Unies. Quelque 4,7 millions d’enfants de moins de cinq ans meurt chaque année de maladies liées à l’environement selon des chiffres publiés par l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS).

Si l’enfer devait être décrit, Dandora serait certainement sa meilleure représentation. Néanmoins, des gens réussissent à en tirer de quoi vivre. La décharge anarchique de la capitale kenyane nuit à la vie d’environ un million de personnes, et tout spécialement à celles des enfants.
Au départ, l’idée était de combler une vieille carrière de pierre. Mais, 35 années plus tard, c’est une des décharges les plus importantes d’Afrique et l’une des plus toxiques du monde. Cela a pris une dizaine d’années pour remplir le trou laissé par la carrière. Et depuis, le site de la décharge de Dandora, à l’Est de Nairobi, n’a cessé de déborder et couvre aujourd’hui une aire de 30 hectares, à tout juste huit kilomètres du centre-ville. En moyenne, 2000 tonnes de poubelles non triées arrivent à Dandora chaque jour, en provenance des hôpitaux, des industries ou des maisons particulières.
On imagine que les gens évitent, fuient cet endroit. En réalité, environ un million de personnes vivent dans et aux abords de la décharge, trouvant leurs moyens de subsistance dans les poubelles qu’ils fouillent chaque jour. Une économie informelle fondée sur le recyclage des poubelles des autres s’est créé. Les Dumpers, nom donné aux personnes travaillant dans la décharge (en anglais dump veut dire décharge – le Kenya est une ancienne colonie britannique), rammasent les emballages en plastique, les pièces de métal, ou encore les déchets ménagers et les rebus des entreprises pour nourrir les cochons.
À un age où ses semblables occidentales se préoccuperaient pour leurs carrières universitaires, Wangoï inspecte les collines de détritus mesurant jusqu’à 6 mètres de haut dans la décharge. La jeune fille a 19 ans ; elle trie les poubelles de Nairobi depuis une dizaine d’années. Avec un sourire timide, Wangoï explique qu’elle recherche principalement les emballages plastiques. « Je les vends entre deux et cinq shillings (kenyan) le kilo », précise-t-elle. Chaque jour, Wangoï espére gagner deux dollars, son unique salaire.
Couver le poison
Une étude, commandée en 2007 par le Programme Environement des Nations Unies (PENU), a établi que la moitié des 328 enfants testés aux abords de la décharge de Dandora avaient des taux de plomb dans leur sang excédant les niveaux internationaux acceptés. Le mercure et le cadmium sont dix à cinquante fois plus concentrés dans le sol de Dandora que dans les essais réalisés de l’autre côté de la ville de Nairobi. Les maladies, comme le cancer, apparaissent la plupart du temps des années après l’exposition aux polluants avance les Nations Unies.
Lydia se gratte toutes les nuits. Elle s’est rendu chez le docteur mais il n’a pu établir de quoi elle souffre. Aujourd’hui, la quarantaine, cette mère célibataire de six enfants vit dans les environs de la décharge depuis vingt ans. « Le loyer est moins cher que dans d’autres bidonvilles » justifie Lydia, se tenant sur son pas-de-porte, à une vingtaine de mètres des premiers détritus du dépotoire. Tous ses enfants toussent. Aucun d’entre eux travaille dans la décharge. Par conséquent, la contamination se fait par l’air que la famille respire et l’eau qu’elle utilise.
Manque de volonté politique
Perdu au milieu des collines de déchets, un pelleteuse s’active à enfouir les poubelles. Une geste inutile au regard des trente hectares de détritus pourrissant. Le million de gens vivant dans ou autour de Dandora – tous plus ou moins impliqués dans le tri des déchets – sont un million de fois plus efficaces. Hélas au détriment de leurs propres vies. Et personne ne semble interessé à employer régulièrement quelques uns d’entre eux, en leur donnant des masques de protection, des gants, et en interdisant les feux dans la décharge ainsi qu’en mettant en place quelques règles pour que le tri des poubelles se fassent plus rapidement et plus sûrement.
À la question de savoir où l’argent payé par les propriétaires de camion entrant sur le site va, un employé du département environemental de la mairie de Nairobi répond : « Vous connaissez notre pays ». La corruption semble être un autre poison qui n’a pas été listé dans les polluants dommageables à la santé des Kenyans. Les grandes villes africaines se développant à une vitesse folle – leurs nouveaux arrivants fuient les combats ou sont attirés par une imaginaire propérité – ne devraient pas attendre avant d’intégrer les sujets environementaux à la politique de la ville. Sinon, elles deviendront très vitre un enfer irrespirable pour l’ensemble de leurs habitants.
Philip Poupin, décembre 2008.

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Lapis lazuli, l’or bleu afghan

Depuis plus de 6500 ans, la quête laborieuse d’une pierre semi-précieuse, le lapis lazuli, ne s’est jamais arrêtée. Entre dynamite, sueur, luxe et guerres, l’histoire du lapis lazuli traverse les âges et n’a cessé de mêler de grands personnages de l’histoire. Des Sumériens au Commandant Massoud, en passant par Michel-Ange et Marie-Antoinette, tous ont en commun : le bleu nuit du lapis.
Une explosion déchire le silence des montagnes du Badakhshan, une province esseulée au Nord-Est de l’aride Afghanistan. Puis deux, puis sept détonations, chacune suivie d’un écho assourdissant qui font croire au visiteur qu’il se trouve au milieu de combats sans merci. Pourtant, ici, point de combattant, seulement des hommes luttant pour trouver leur pain quotidien. Ils sont à la recherche du fameux lapis lazuli, une pierre semi-précieuse exploitée en Afghanistan depuis près de 6500 ans. La gemme d’un bleu intense ne se trouve qu’ici, dans les rochers afghans, dissimulée entre les veines de marbre.

Hassan est l’un de ces chercheurs de l’extrême. C’est lui qui a mis le feu aux sept morceaux de dynamite disposés dans la roche par les hommes de son équipe, tous des membres de sa famille. La mine est si profonde que cela prendrait trop de temps de l’évacuer avant l’explosion. Les mineurs se cachent donc dans un appendice de leurs galeries, au même endroit où ils entreposent le moteur de leur grosse perceuse. Alors que la poussière retombe, les hommes restent assis une dizaine de minutes, le temps d’échanger quelques mots et de se rappeler que bientôt cinq années se sont écoulées depuis qu’ils ont quitté, sans ressources, leurs villages. Chacun renoue le foulard qui enserre son visage, unique protection contre la poussière. Aucune précaution non plus contre les éventuelles chutes de pierres. Cependant, cela n’éteint en rien leur espoir de trouver fortune dans le ventre de l’Hindu Kush, la chaîne de montagnes traversant le Nord de la frontière afghano-pakistanaise et dont les sommets culminent à près de 6000 mètres.

Hassan a tout juste vingt ans. Il est arrivé dans la mine à 15 ans. Il n’est jamais retourné voir ses parents. Le jeune homme au visage poussiéreux vit là et ne reviendra qu’une fois enrichi, c’est-à-dire utile à sa famille. Le jeune homme explique : « Ici, (c’est) pire qu’en bas, il n’y a pas souvent à manger, mais tant qu’il n’y a rien à ramener aux familles, il faut rester. » Sur le flan opposé à la mine d’Hassan, Chupon travaille dans un autre trou avec une autre équipe. Ce sont des proches habitant un même village, Gerem, distant d’une centaine de kilomètres, soit huit heures de voiture. L’homme de quarante ans a pu rentrer voir sa famille neuf mois auparavant. Il a hésité à revenir à la mine, mais annonce-t-il, fataliste : « Je n’ai pas le choix, au village il n’y a pas de travail ». Le mineur au visage poupin, âgé d’une cinquantaine d’années, laisse entendre qu’il a abandonné sa famille, la « remettant à la grâce de Dieu », puisqu’il est incapable de subvenir à leurs besoins.

La région de la mine est l’un de ces endroits d’Afghanistan où vivre est une lutte au quotidien. Pourtant, la guerre s’y est tue en 2001 avec l’arrivée de l’armée allemande dans le cadre de l’opération de l’OTAN. L’aridité, le froid et la pauvreté sont les principaux ennemis d’ici. Le gouverneur du Badakhshan a dénombré 60 morts de froid au cours des cinq mois d’hiver l’an passé. Ces neiges meurtrières n’autorisent qu’une récolte par an, obligeant les Nations Unies à y distribuer des vivres… lorsque l’accès aux villages est possible. Un chiffre caractéristique de la pauvreté : le au Badakhshan, 6,5% des femmes meurent en y donnant la vie !! Le pire endroit du monde pour accoucher scandent les ONG y opérant.

Pour rejoindre cette province coupée de tout, le plus simple est de prendre un petit avion de 17 places de type Antonov fonctionnant lorsque le temps est clément, un luxe que s’offrent uniquement les journalistes, les humanitaires et quelques afghans haut-placés. L’avion tente de se frayer un chemin entre les montagnes car l’engin ne peut survoler tous les pics. Dès que les nuages épais apparaissent en octobre, la route est la seule ouverture vers l’extérieur. Une piste tortueuse entre ravins et tunnels, partiellement asphaltée, qui a failli coûté la vie au rédacteur de ces lignes !
Sueurs bleues

Les gouttes de sueur n’en finissent pas de perler sur le front d’Ehsan. Cela fait plus d’une heure qu’il marche sous un soleil harassant à près de 3000 mètres d’altitude. Ehsan est à mi-chemin. Il se rend au village en serpentant entre les roches glissantes et poussiéreuses. Ses pas sont lents : tenu par deux sangles, il porte sur son dos un bloc d’une centaine de kilos. La pierre est d’un bleu éclatant. Mais on n’ose la toucher de peur de faire vaciller son frêle porteur déshydraté. Le lapis lazuli est là devant nos yeux, aussi beau que meurtrier.

Une fois dans le village, Ehsan revendra sa pierre à Hamidullah, un grossiste, exerçant également la profession de policier dans la mine ! Ehsan ne touchera pas le prix réel de cette pierre. De salaire non plus. Les mineurs travaillent pour un propriétaire qui leurs reversera l’équivalent d’un à deux kilos lorsqu’ils trouveront un morceau semblable à celui d’Ehsan. Cela représente au mieux 20.000 afghanis soit 400 dollars ou 300 euros. Le prix sera divisé par deux si l’intensité du bleu de la pierre est moyenne.

Ehsan devra diviser la commission perçue entre la dizaine de mineurs ayant œuvré à l’extraction de ce magnifique bloc bleu. Les frais de fonctionnement reviennent aux travailleurs. Au final, un mineur peut espérer gagner 8 dollars ou 6 euros journalier pour une dizaine d’heures de travail. « Si Dieu est avec lui » comme le répète Ehsan. Certains groupes de chercheurs restent parfois plusieurs mois sans trouver de lapis lazuli en quantité suffisante. Le transport des pierres étant très périlleux sur les routes sinueuses du Badkhshan, il n’y a que les grosses pierres de plusieurs dizaines de kilos qui intéressent les grossistes. Les propriétaires des mines sont absents. Ils demeurent en aval lorsqu’ils ne sont pas à Kaboul pour négocier leurs marchandises. Ils savent que leurs travailleurs ne peuvent tricher. Dans ces montagnes acérées, il n’y a qu’une route pour quitter la mine : rien ni personne ne peut s’échapper.

Un camion crache sa fumée entre les versants arides des montagnes. Celui-ci n’est qu’à moitié chargé. Les routes sont tellement endommagées que les transporteurs limitent les chargements contrairement à l’habitude afghane de charger les camions bien au-delà du raisonnable. L’état des routes dans cette région reculée est dramatique, les roues crissent sur la roche apparente. Il n’existe qu’une piste, érodée par les pluies hivernales et s’écroulant de temps à autre sous le poids des camions rasant le bord du précipice. Si le véhicule tombe ou est accidenté, il faudra plusieurs jours pour trouver de l’aide avec le risque qu’entre temps le chargement soit volé.
L’ «azur», une passion millénaire

Ces camions sont pourtant la dernière innovation en date dans le commerce de lapis lazuli. Depuis 6500 ans que cette pierre bleue est exploitée, le transport s’est fait jusqu’alors à dos d’âne et de chameau jusqu’en Égypte, en Iran et même en Europe. L’engouement des hommes pour cette pierre est en effet très ancien. Lors de fouilles dans la cité d’Ur en Irak, un groupe d’archéologues a trouvé des objets précieux décorés de lapis lazuli. Ceux-ci étaient enfermés dans les tombes royales, témoignant de l’attention portée à cette matière. La cité d’Ur, l’une des plus anciennes de Mésopotamie, située sur le fleuve Euphrate, était une ville sumérienne très puissante 3000 ans avant Jésus-Christ. Les toutes premières traces de l’utilisation du lapis lazuli remontent au Néolithique (9000 à 3300 av. JC) et à la période prédynastique égyptienne (4500 à 3000 av. JC).

Le lapis lazuli n’allait jamais passer de mode au cours des millénaires suivants. Les Romains attribuaient des vertus aphrodisiaques à cette roche d’un bleu envoûtant. Marco Polo a visité les mines de lapis lazuli en Afghanistan en 1271 et a rapporté qu’« il y a une montagne dans cette région où on trouve les meilleurs azur [lapis-lazuli] du monde. Il apparaît dans la roche de marbre blanc comme des veines d’argent ». Louis XIV ou encore Marie-Antoinette possédaient de nombreux effets ornés de lapis lazuli dont certains sont gardés aujourd’hui au Musée du Louvre. Mais, c’est certainement à partir de la Renaissance que le lapis lazuli a connu, grâce aux peintres, son heure de gloire. Il était utilisé comme base du pigment ultramarine et a donné ce bleu si étonnant à leurs peintures. L’ultramarine a notamment servi à peindre le ciel sur le dôme de la chapelle Sixtine au Vatican, ce pigment bleu provient du lapis-lazuli venu sur le dos des chameaux afghans. Au XIXème siècle, par un procédé chimique, le pigment outremer a imité l’ultramarine et la valeur du lapis lazuli a chuté en raison de la demande moins forte. Jusque là, le prix de la pierre bleue était supérieur à celui de l’or.
Des pierres dans la caisse de guerre

L’histoire du lapis lazuli ne saurait être envisagée en dehors de la réalité afghane de ces trente dernières années, à savoir la guerre qui sévit dans ce pays d’Asie centrale. La pierre qui déclenche les passions a servi de monnaie d’échange pour mener les combats sanglants qui ont rythmés la vie des Afghans. Après le retrait des troupes soviétiques d’Afghanistan en 1989, le célèbre Commandant Ahmad Shah Massoud a commencé à taxer le commerce de lapis lazuli et d’émeraudes pour financer l’achat d’armes à l’Iran et à la Russie, ceci afin de combattre les Talibans. Ces derniers ont pris Kaboul en 1996. Massoud n’a cessé ensuite de battre en retrait vers les provinces du Nord-Est. Dans les dernières années de la vie de Massoud – assassiné par les Talibans le 9 septembre 2001 – son armée, le Front Uni (UF), aussi connue sous le nom de l’Alliance du Nord, contrôlait presque totalement la vente des pierres précieuses à l’international. Dans cette guerre coûteuse, la trafic de l’opium était l’autre source de revenus autant pour les mouvements talibans que pour le Front Uni de Massoud.

Selon une étude menée en 2000 par Ahmed Rashid, essayiste pakistanais et spécialiste des guerres d’Afghanistan, 60% de la caisse de guerre du Front Uni étaient fournis par le commerce des pierres précieuses et semi-précieuses (émeraudes et lapis lazuli). Alors que 30 à 40% provenaient du commerce des opiacés. Selon l’auteur la caisse de guerre se serait élevée à 60 millions de dollars en 2000, estimation qui ne prend pas en compte les donations extérieures (financements iraniens, russes voire occidentaux).

Aujourd’hui, le commerce du lapis lazuli est plus pacifique. Cependant, « la guerre et la corruption qui minent au quotidien l’ensemble des régions afghanes interdisent au lapis lazuli de constituer un véritable moyen de désenclaver ce pays chiche en ressources » laisse entendre Mr Shams, un riche grossiste de lapis lazuli rencontré en chemin entre Kaboul et le Badakhshan. Gageons que les efforts contestés de la présence étrangère en Afghanistan se dirigeront bientôt vers les problèmes de la corruption et de l’isolement des provinces. Un commerce équitable dans une économie saine n’a-t-il jamais été le meilleur pacificateur ?
Lapis lazuli

Le terme lapis-lazuli vient du latin et de l’arabe. Lapis, signifie pierre en latin et Lazuli, bleu en arabe. En perse, le nom de cette gemme est lajwârd. Le lapis lazuli provient quasi exclusivement du Badakhshan, région du Nord de l’Afghanistan. On en trouve également, mais de moins bonne qualité, en Sibérie ou encore au Chili.

Philip Poupin, septembre 2008.

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Kandahar, une ville kidnappée

La capitale pachtoune est prise au piège entre le combat à mort des talibans et la mafia sauvage du gouvernement.
Aucun jour ne passe sans un assassinat à Kandahar. Tantôt quelques policiers meurent dans une explosion, un autre jour un enfant marche sur une mine. La mort fait partie du quotidien au point que les Kandahari ne s’en aperçoivent plus. « Tant que je ne suis pas mort, je ne m’occupe pas des autres » ironise l’un d’eux.

Ici, les étrangers ne mettent plus les pieds. Le kidnapping est un business juteux pour les malfrats du coin. Les Talibans rachètent à prix d’or ceux qui s’aventurent sur ces terres sans loi. Traverser le bazar de Kandahar donne une fausse impression de calme. Le silence, rompu par l’appel à la prière cinq fois par jour, confère au lieu une ambiance zen. On pourrait se tromper, croire que tout va bien dans le fief des Talibans. Mais Kandahar est le théâtre des complots, des alliances tactiques, des trafics en tout genre.

C’est aussi le nouveau front de l’armée américaine. Son objectif : gagner les coeurs et les esprits de ce peuple hostile. L’enjeu est de taille, c’est à Kandahar, au début des années 90, que le mouvement à l’idéologie radicale de l’école indienne musulmane Deobandi est né. L’objectif des étudiants en religion était initialement de débarrasser l’Afghanistan de ses bandits corrompus. Chose qu’ils n’ont pas tout à fait réussie, mais qui a forgé leur réputation de bienfaiteurs auprès de la population.

Depuis le début du renforcement de ses effectifs dans le Sud, l’armée américaine n’a jamais essuyé autant de pertes. 323 soldats sont morts au cours des huit premiers mois de 2010. Ce qui est plus que pour toute l’année 2009. Dans les prochains mois, les opérations devraient s’intensifier dans la capitale des religieux. L’Oncle Sam veut faire la loi parmi les justiciers islamistes. Les Talibans répliquent par la terreur. Tous les moyens sont bons : l’un après l’autre, ils assassinent ceux qui coopèrent avec le gouvernement mis en place par l’occupant. Un château de cartes s’écroule autour des Américains. Leur stratégie vise également à installer un tapis de mines tout autour de la ville.

Les Kandahari, eux, sont contraints à l’attente, nerveux, sans voix. Bien que peu prennent parti, les civils subissent les deux feux. Il faut pourtant continuer à vivre, aller à l’école, au bazar, se rendre au travail… Une balle perdue ou une mine déclenchée au mauvais moment laisse un orphelin, emporte un frère, arrache une jambe, dévaste une vie ou tout à la fois. Les Kandahari sont otages d’un symbole, Kandahar.

Philip Poupin, Afghanistan – 2008.

Le bois illégal d’Amazonie

Un silence profond, absolu, dans la moiteur et le vert. Un silence qui fatigue et qu’on craint. Un silence que seul le bruit mou des pas sur les troncs pourrissant perturbe. Ici, la nature règne en reine toute puissante et le rappelle à chaque instant. La nature est là, mais elle ne t’invite, ni ne t’aime ! A l’oreille, des susurrements indiquent la présence de moustiques et son corollaire : l’incessante activité de ces insectes suceurs de sang. Souvent on manque de chuter sur le sol glissant de l’enfer vert : il y a alors une branche qui prête à l’homme sa main secourable. Une branche qui par ce geste imprévu fait tomber sa colonie de fourmis, qui mordent profondément l’importun. Enfin, le chant que l’on attendait tant surgit, ce chant qui fait oublier au marcheur son rôle de martyr de la forêt : le ronflement d’un moteur. Et, au fur et à mesure de l’avancée adentro, dans l’ « intérieur » de la forêt, le son du moteur qui vrombit, tousse et s’emballe est notre ligne d’horizon sonore bien que difficile à localiser précisément. Pendant près d’une heure, le moteur semble faire ses gammes, puis s’arrête.

Ils sont trois hommes, la trentaine environ. Aucun d’eux ne dira son nom. Depuis deux mois, les trois madereros (travailleurs du bois, de madera, « bois » en espagnol) s’appliquent à mettre en pièce des poutres de plus de deux mètres à partir de cinq cèdres rouges (Cedrela odorata) de 25 mètres chacun. Le cèdre d’Amazonie est un bois précieux interdit à l’exploitation car en voie d’extinction. L’un des hommes est colombien. Il a acheté les cèdres sur pied pour la somme dérisoire de 150 dollars l’unité, bois qu’il ramènera ensuite dans son pays par des routes secrètes. Les cèdres ont été vendus par l’un des deux madereros équatoriens qui tronçonnent sans piper mot. Ces derniers sont des habitants du village voisin, une communauté de 400 colons installés là depuis une cinquantaine d’années à la faveur d’une loi équatorienne, toujours en vigueur, qui donne un titre de propriété terrien à toute personne qui sur la surface des 50 hectares qu’on lui accorde en déboise la moitié. Une invitation à la déforestation dans un pays où l’Amazonie est vue comme une source de développement.

Au village voisin, Rosario Manonga est l’une des fondatrices de la colonie « El Bonbon ». Les mains occupées tantôt à ouvrir quelques haricots tantôt à distribuer des caresses à son petit fils, d’une faible voix elle raconte la création de la colonie. Sans même connaître l’objet de la visite de son interlocuteur, elle parle d’elle-même de la disparition d’un grand arbre, un cèdre, à quelques mètres du pas de porte de sa maison, là même où elle est assise. « Il y en avait plein avant, oui ». Ce passé heureux lui rappelle la disparition de son mari. Dans ces sentiments entremêlés, quelques larmes coulent le long de ses belles rides. Aujourd’hui, un grand terrain entièrement nu s’étend devant chez elle. Les enfants y font du sport. C’est la concha, l’un de ces terrains de sport que l’Etat offre à chaque communauté. Les plus grandes communautés ont le droit à ce que ce terrain soit couvert d’un toit de tôle. Quelques détails symboliques d’une manière de vivre « moderne » qui font de ces hommes, hier paysans de la Cordillère des Andes, aujourd’hui colons de l’Amazonie, de féroces adversaires de la forêt.

A quelques pas des maisons s’ouvrent de longs pâturages aux limites floues. L’activité la plus rentable est la production de lait, la ganaderia, du verbe ganar, « gagner » en espagnol. Vorace en espace, l’élevage d’animaux qui piétinent et mangent la nature à longueur de journée laisse nulle chance à la forêt de s’imposer. Si la ganaderia se fait davantage sur les pentes de la forêt, plus bas, l’agriculture est privilégiée : cacao, yuca (manioc), banane et riz. Quelques années auparavant le café était également cultivé, mais son prix de vente étant lié à l’instable marché international, le café a été abandonné car jugé peu rentable. L’agriculture permet aux familles de s’alimenter et d’obtenir quelques revenus à l’année. Et pour gagner un peu plus, de même que pour accéder à des biens que la société leur montre comme indispensables, les familles n’hésitent pas à « tomber » des arbres.

Au vu et au su de tous, chaque semaine se tiennent des marchés illégaux de bois. Sur l’Arajuno, la rivière qu’enjambe le pont du hameau de San Pedro, un marché se tient tous les vendredis.

Jose Vicente Ramirez, 20 ans, est venu vendre les planches coupés dans deux arbres cette semaine. Les arbres sont toujours vendus en pièces, en « tablon » (de tabla, « planche » en espagnol), ceci afin de faciliter le transport de cette marchandise illicite. Ce travail est fastidieux et dangereux car les tronçonneuses utilisées sont en principe faites pour tailler des troncs et non des planches dont la coupe oblige la chaîne de l’appareil à travailler dans le sens de la fibre. Chaque fois qu’elle bute sur un nœud, la chaîne tranchante déraille, saute et lacère les mains de ces bûcherons improvisés.

Quatre jours de labeur en forêt suivis de deux de transport sur la rivière rapportent tout juste 200 dollars, une fois l’essence de la machine payée et la main d’œuvre pour le transport rémunérée. Une somme dérisoire, mais depuis le décès de son père, Vicente a la charge d’une famille de neuf enfants. Il sait qu’il ne peut discuter le prix de vente. « Que puis-je faire ? » lance-t-il, fataliste, pour clore le sujet. L’intermédiaire qui embarquera ses planches joue clairement sur le fait qu’il est l’unique acheteur pour les communautés habitant en amont de San Pedro : le transport de la marchandise illégale jusqu’à la ville voisine oblige un investissement inabordable pour les villageois. Toutes les espèces que Vicente travaille ne sont pas interdites. Toutefois, leur exploitation nécessite l’assentiment d’un ingénieur forestier assermenté par l’Etat, mais rémunéré par le bûcheron. Un autre investissement que le jeune ne peut envisager. Les intermédiaires se chargeront d’obtenir le certificat en corrompant les fonctionnaires du Ministère de l’Environnement.

Une fois la vente conclue, Vicente se rend à l’échoppe du hameau et achète une bouteille de soda américain. Son père s’étant noyé un jour d’ivresse, Vicente ne se laisse pas tenter comme ses compagnons d’infortune par le « Veinticinco », un alcool de canne à sucre puissamment efficace, capable de faire tomber ces coriaces indigènes comme des mouches. Sur l’Arajuno, vivent majoritairement des indigènes, les Kichwa et quelques colons métissés. Tous trafiquent.

Partout, s’offre le triste spectacle de ce commerce « que tout le monde connaît mais contre lequel personne ne fait rien », proclame Milagros Aguirre, une ancienne journaliste du quotidien national El Comercio qui se consacre depuis quelques années à l’écriture d’ouvrages dénonçant la déforestation (A quien les importa esas vidas, Cicame, non traduit). Un choix qui n’est pas sans risque, en témoigne son extrême prudence lorsqu’elle marche dans les rues de Francisco de Orellana, cette ville qui porte le nom du premier explorateur espagnol qui entreprit la remontée du fleuve Amazone à partir de 1535. Une expédition qui, pour atteindre le fleuve Napo, affluent de l’Amazone descendant des montagnes andines et qui enserre la ville, coûta la vie à 140 des 220 Espagnols et à 3000 des 4000 Indiens embarqués dans l’aventure.

Mais, plutôt que Francisco de Orellana, les Equatoriens préfèrent appeler la ville « El Coca », du nom de la plante qui avant son éradication poussait de manière prolifique dans cette aire marécageuse. « El Coca » est la plus grande ville de l’Oriente (“l’Orient”), surnom de l’Amazonie équatorienne, un Eldorado pour les colons venant chaque jour peupler cet empire luxuriant aussi verdoyant que fragile. « Il y a vingt ans. Coca n’allait pas plus loin que la deuxième rue » témoigne Juan Carlos, un Père espagnol de la mission des Capucins installé ici depuis les années 80. Combien d’habitants ? Combien de rues ? Nul ne le sait. Le nom du récent quartier périphérique des Invasiones (« Invasions ») illustre parfaitement la dynamique actuelle de colonisation de l’Amazonie.

« Invasions ». Qu’ils viennent d’une autre région à la recherche d’un travail sur l’un des nombreux puits de pétrole de la région, qu’ils quittent un village pour la grande ville, qu’ils ne peuvent plus payer la location en ville ou qu’ils viennent spéculer sur la terre, les prétendants s’installent ici par dizaines puis par centaines de personnes, s’approprient un terrain, le défrichent. C’est à eux. De ces lopins de terre investis sur la forêt se forment peu à peu une banlieue puis la ville. C’est au milieu de cette ambiance de Far West humide que s’organise le commerce illégal de cèdre rouge (Cedrela odorata). Ce n’est pas un hasard si Milagros a élue domicile ici.

À trois heures de route au sud de « Coca », tantôt longeant des pipelines de pétrole tantôt les pâturages clairsemés, se trouve le Parc National Yasuni. De grands arbres ouvrent la voie de la forêt primaire, de l’Amazonie mythique et fantasmagorique. Le Yasuni abriterait, selon les scientifiques, la plus grande biodiversité au monde. L’Institut Smithsonian est allé jusqu’à parler de « mégadiversité », lorsqu’elle a recensé sur une parcelle de 25 hectares, 1104 espèces différentes d’arbres. Dans le Yasumi, on a même dénombré jusqu’à 644 espèces d’arbres sur une parcelle d’un hectare seulement, soit l’équivalent de la richesse spécifique en arbres de l’Amérique du nord entière ! La région reste largement inexplorée par les botanistes pour qui le Yasuni représente une vaste énigme.

Le pont qui enjambe le Shiripuno, l’une des artères fluviales du Yasuni, permet une fois de plus aux trafiquants de mettre sur la route leurs trésors de fibre. Ces colons équatoriens et Colombiens installés à Coca ont fait de ce pont un avant-port des expéditions. Quatre hommes préparent une expédition : tronçonneuses, ânes, sacs de riz, cartouches, fusil… Que partent-ils affronter dans ce lieu si calme ? La forêt.

Carlos, Luis, Santiago et Darwin s’assoient dans une immense barque en fer oxydé. Cap vers adentro, l’intérieur de la forêt, afin de récupérer les planches qu’ils ont coupées le mois dernier. Des planches chargées à dos d’ânes à raison de deux pièces de bois de 50 kilos chacune par bête et par trajet, de l’intérieur de la forêt jusqu’à la rive, où ils seront relayés par la barque. Hommes et animaux suent et trébuchent. Certes, personne n’aime ce labeur, mais, dit le plus jeune des contrebandiers, « on est au grand air », sans savoir que ce “bon air” est produit par les arbres qu’ils réduisent en pièces. Chacun ici a accepté sa mission : la demande de bois exotique est si forte que son exploitation est un moyen sûr de gagner de l’argent.

Le chef de l’expédition, Santiago Ballejo, 35 ans, confie vouloir arrêter. Il aimerait construire « des cabanes pour accueillir les touristes » annonce-t-il, sans visiblement imaginer que personne, pas même un touriste, n’est autorisée à entrer dans cette aire protégée appelée « Zone intangible ». Le Yasuni est une réserve où vivent des tribus « non-contactées », en isolement volontaire, c’est-à-dire qu’elles n’ont jamais eu de contact avec le monde extérieur. Leur rencontre avec les « madereros » est toujours violente. Chaque année, un de ces hommes improvisés bûcheron est blessé mortellement par une lance d’un Indigène furieux de voir son espace vital se réduire. Les contrebandiers se vengent jusqu’à organiser le massacre des insoumis. En 2003, vingt-six Tagaeri, une tribu de “non-contactés”, ont été massacrés. Les Waorani, une tribu d’Indigènes en contact avec l’homme moderne depuis une trentaine d’années, avaient été engagés par les trafiquants de bois pour tuer leurs anciens ennemis Tagaeri. Se revendiquant « propriétaire » des territoires au sud de Coca, les “Wao” travaillent de mèche avec les contrebandiers. Ils touchent une commission sur chaque barque remontant le Shiripuno. En échange, les Waorani assurent la sécurité et chassent quiconque voudrait nuire au trafic : peuples premiers en disparition, policiers, journalistes… Les guerriers “Wao” y voient une manière de faire de l’argent facilement et un moyen de donner un leçon à un Etat qui n’a rien mis en place pour aider leur violente adaptation au monde capitaliste.

Plus à l’intérieur, sept madereros travaillent un peu plus en aval sur la rivière, très près des « non-contactés ». Les réserves de cèdre s’amenuisant dans le Yasuni, il faut toujours aller plus loin, prendre davantage de risques, repousser les limites de cette jungle hostile. La peur est tangible derrière les sourires fatalistes. Pedro Pablo a 22 ans. Il connaît bien le parc, ses oiseaux et comment les chasser. Une balle part, puis deux. Une nuée colorée s’échappe d’un arbre, accompagnée de cris. Un papagayo tombe net à terre. L’oiseau est vivant. « Tu sais pourquoi, il n’est pas mort ? Parce que j’ai tiré dans l’aile et que la balle l’a traversé. Il va survivre. » Quatre hommes courent chercher le volatile. Le perroquet d’une quarantaine de centimètres d’envergure au plumage bleu et jaune vif hurle à la mort. Le jeune homme soignera la blessure et revendra l’animal à « Coca » pour une centaine de dollars. Tout comme le bois, les amateurs se l’arracheront à prix d’or.

Les pièces de cèdre rouge transiteront lentement jusque « El Coca » jusqu’à l’un des nombreux entrepôt où elles seront poncées pour gommer les coups reçus pendant le transport et les sillons que la chaîne de la tronçonneuse a laissé. Ce procesus d’exploitation illégale crée un grand gaspillage. Une équipe d’ingénieurs forestiers équatoriens a calculé que seul 30 à 40% d’un arbre sont réellement utilisés (chiffre de l’Association Kallari). Mais avant de se retrouver dans l’une des nombreuses scieries de la capitale de la région, les trafiquants doivent passer devant trois postes de police et une garnison de l’armée nationale.

Regorgeant de pétrole, lieu de passage du trafic de cocaïne et zone frontalière du Pérou qui fut ennemi de l’Equateur à la fin des années 90, la région est extrêmement surveillée. Un bucheron colombien ayant passé près de quatre mois dans la forêt raconte que pour un chargement de 25 m3 du bois précieux, les trafiquants doivent verser à deux postes de police 50 dollars chacun, 100 dollars au poste de police principal situé sur la route de « El Coca », puis 200 dollars aux militaires du pont à l’entrée de la poussiéreuse capitale de région. Le jeune Colombien, ancien ouvrier agricole dans les champs de coca en Colombie, parle sans détour du trafic puisqu’il n’y retournera pas, ses quatre mois de labeur ne lui ayant pas été rémunérés. Malgré les risques énormes, les petits coupeurs de cèdres sont payés tardivement, voire jamais lorsque le bois s’est mal vendu ou que les « commissions » ont été augmentées. Dans ce cercle vicieux qui tourne parfois à l’esclavage, le travailleur ne pourra se nourrir en ville sans argent. Il retournera alors en forêt où le patron lui offrira le couvert.

De retour à « Coca », Johnny Espana, le frère d’un maderero tué par des Indigènes, accorde un entretien, mais discrètement car les anciens commanditaires de son frère lui ont conseillé de se taire. Il ne peut pourtant pas rester muet face à la mort de son frère qui « aimait aller en forêt, bien qu’’il ne se faisait pas toujours payé ». La phrase résume le drame de ce commerce : alors que les habitants de l’ « Oriente », en décimant leur milieu de vie, coupent actuellement la branche sur laquelle ils se tiennent, rien ou peu des fruits de cette entreprise ne leur revient. Le bois de Vicente, de Santiago et de ce Colombien aussi sympathique que menaçant s’en ira vers les Etats-Unis ou l’Europe pour confectionner les objets les plus nobles. En route, son prix sera multiplié par dix à chaque étape. Un trafic dans e plus grand des silences.

Darfour, la guerre oubliée.

A l’ouest du Soudan, le Darfour, un conflit armé. D’un coté, une armée improvisée de jeunes guerriers de communautés africaines embarqués dans une révolte pour le partage des richesses. De l’autre, le gouvernement central, unique puissance autoritaire dominée par des tribus arabes. Sa réponse à la rébellion : la force et l’armement de milices «les jenjawids » (« les cavaliers du diable »). Vulnérable, la population civile du Darfour a été contrainte à fuir, à tout abandonner. Aujourd’hui, plus de deux millions de personnes ont été frappées par ces attaques. Elles s’entassent dans des camps par centaines de milliers. Nul ne voit de solutions pour éviter leur sédentarisation, entamant ainsi la construction de villes-ghettos qui ferait le jeu du gouvernement soudanais.

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