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Les enfants du Crystal

Ils ont entre 7 et 18 ans. Ils consomment quotidiennement de d’héroïne, aident au champ pour la récolte de l’opium ou font la mule pour passer la drogue en Iran. Au péril de leur vie.

Elle a la voix d’une fumeuse en fin de vie. Et pourtant Jamila a tout juste six ans. L’enfant ne fume pas de tabac, mais de l’opium, ou plus précisément, de l’héroïne Crystal, extrêmement pure. Avec sa sœur, Farzana, 11 ans, elles en ont « besoin » trois fois par jour. Sans Crystal, les filles ont mal aux jambes et au ventre.

Après trente minutes de conversation, les visages se ferment. Les regards se perdent sur les murs noircis de la pièce unique où toute la famille vit. Un gros réchaud à gaz trône entre les tochaks, de minces matelas roulés le jour pour faire de la place. En ont-elle marre des questions de l’étranger ? La plus petite est prise de frissons. Quelques mots à l’oreille du traducteur : Jamila et Farzana demandent la permission de fumer.
Leurs gestes sont assurés, rapides. Le lourde bonbonne de gaz est empoignée, allumée par une allumette. Les filles déballent une petite pierre de Crystal, une poudre brune compactée. Celle-ci est piquée sur un fil de fer. Un autre fil balaye les flammes et finit par rougir. A leur contact, les deux fils libèrent une fumée blanche aussitôt aspirée par une paille de papier. Le Crystal se liquéfie et crépite. Bouffée après bouffée, rien n’est perdu. La drogue consommée, les visages laisse apparaître un sourire de soulagement. Un lourd voile enveloppe ces enfants du Crystal.
A ce spectacle insoutenable, succède le jeu. Presque incongru. Les filles fouillent dans une niche creusée dans un mur de pisé et en sortent des poupées blondes mal en point. Comme partout dans le monde, ces êtres de plastique ont une vie imaginaire contée par les enfants. Les poupées fument-elles ? « Non, répond la plus jeune. Elles n’ont pas le droit. Ça n’est pas bien. »
Ni l’une ni l’autre ne va à l’école. Paysans, les parents ont tout perdu avec les sécheresses.
L’absence d’accès aux soins médicaux amène les mères des campagnes afghanes à utiliser l’opium ou l’héroïne sur leurs nourrissons. Lorsque les parents fument, ils est courant qu’ils soufflent volontairement sur les nourrissons. Le début de l’accoutumance… Lorsque Jamila et Farzana ont su marcher, il a été difficile de les retenir de passer à l’acte face à leurs colères liées à la dépendance…
Trente ans de guerre, une absence d’infrastructure et le népotisme d’un Etat corrompu empêchent les paysans afghans d’envisager le passage à d’autres cultures que celle du pavot. Le Crystal est facile d’accès dans les provinces de Herat, Farah et Nimroz (un dollar, 0,8 €, le gramme) car elles sont sur la route du trafic entre l’Afghanistan et l’Iran. Et s’en procurer passe souvent avant la recherche de nourriture. Il y a encore quelques années, l’opium transitait ici pour être transformé en héroïne en Iran et ailleurs. Aujourd’hui, avec le retour de la guerre, les laboratoires se sont stratégiquement installés en Afghanistan. Les trafiquants peuvent ainsi transformer au plus proche du lieu de production. Dix kilos d’opium donnent un kilo d’héroïne pure. Soit dix fois moins de matière à transporter. La route de la drogue est la même que la route de la contrebande des produits pétroliers, du tabac et des armes.
Les passeurs appréhendés par les autorités iraniennes risquent la pendaison, lorsqu’ils ne sont pas battus à mort lors de leur capture.
Depuis les années 2000, l’Iran a officiellement déclaré la guerre à la drogue. Le commerce des opiacées finance des groupes insurrectionnels. Une tranchée a été creusée afin de stopper les 4×4 des trafiquants forçant la frontière. Avec à certains endroits, un mur de trois mètres de haut. Les 936 kilomètres de frontière sont constellés de garnisons de l’armée iranienne. Bien qu’aucun pays au monde n’ait jamais saisi autant de drogue, l’Iran reste le premier pays de transit pour l’héroïne qui continue d’affluer dans les rues européennes. 90 tonnes sont consommées tous les ans en Europe.
Et les trafiquants n’hésitent pas à engager des enfants. De nombreux jeunes avalent des capsules de 5 grammes d’héroïne pour les passer en Iran. L’évacuation des capsules est terriblement douloureuse. Si l’emballage plastique se rompt, l’enfant n’a aucune chance de survivre à l’overdose. Parfois, rien ne veut sortir. Les enfants-mules finissent à l’hôpital, il faut leur ouvrir l’estomac. Les enfants disent toucher 100 à 300 dollars par passage. De quoi vivre deux mois.
Les trafiquants expliquent aux mules que si elles sont prises, le fait d’être un enfant les sauvera. Il n’en est rien. Zalmaï est l’un des rares témoins ayant survécu à la prison iranienne. Le jeune homme reçoit dans sa boucherie. « Nous étions trois et transportions 450 grammes de Crystal. »
Lors de son arrestation, Zalmaï a été battu et « passé à l’électricité » poursuit-il. Pour finalement être amené à la prison de Qezel Hesar à Karaj près de Teheran. « Plusieurs centaines d’afghans y étaient enfermés dont beaucoup avaient moins de 18 ans » affirme-t-il. Le jeune boucher revient de l’enfer : « les mardis et jeudis, plusieurs d’entre nous étaient appelés. On nous faisait croire qu’il y avait une visite ou qu’on nous invitait à jouer au football. Mais tout le monde savait que mercredi et vendredi étaient les jours de pendaison.»
L’Iran est récemment passé second pays au monde à recourir le plus à la peine capitale, derrière la Chine. Cette augmentation coïncide avec le début de la campagne de répression liée au trafic de drogue. « Un jour, ils m’ont appelé. Mais, c’était une erreur. Ils m’ont pris pour un autre. Normalement, ils attendent qu’on ait 18 ans pour nous exécuter», par rester en conformité avec les lois internationales. Zalmaï est resté deux ans en prison. Ce miraculé a pu sortir grâce à l’obstination de sa famille. Aisée, elle a vendu ses terres afin de pouvoir débourser les 20.000 dollars nécessaires à sa sortie. Abdelatif, l’un de ses compagnons d’infortune, n’a pas eu cette chance. Il a été pendu. Sa famille a dû payer 500 dollars pour « le prix de la corde ». Un pot-de-vin qui donne le droit à la famille de récupérer le corps.
Philip Poupin, Afganistan – 2011/2013

 

Kandahar, une ville kidnappée

La capitale pachtoune est prise au piège entre le combat à mort des talibans et la mafia sauvage du gouvernement.
Aucun jour ne passe sans un assassinat à Kandahar. Tantôt quelques policiers meurent dans une explosion, un autre jour un enfant marche sur une mine. La mort fait partie du quotidien au point que les Kandahari ne s’en aperçoivent plus. « Tant que je ne suis pas mort, je ne m’occupe pas des autres » ironise l’un d’eux.

Ici, les étrangers ne mettent plus les pieds. Le kidnapping est un business juteux pour les malfrats du coin. Les Talibans rachètent à prix d’or ceux qui s’aventurent sur ces terres sans loi. Traverser le bazar de Kandahar donne une fausse impression de calme. Le silence, rompu par l’appel à la prière cinq fois par jour, confère au lieu une ambiance zen. On pourrait se tromper, croire que tout va bien dans le fief des Talibans. Mais Kandahar est le théâtre des complots, des alliances tactiques, des trafics en tout genre.

C’est aussi le nouveau front de l’armée américaine. Son objectif : gagner les coeurs et les esprits de ce peuple hostile. L’enjeu est de taille, c’est à Kandahar, au début des années 90, que le mouvement à l’idéologie radicale de l’école indienne musulmane Deobandi est né. L’objectif des étudiants en religion était initialement de débarrasser l’Afghanistan de ses bandits corrompus. Chose qu’ils n’ont pas tout à fait réussie, mais qui a forgé leur réputation de bienfaiteurs auprès de la population.

Depuis le début du renforcement de ses effectifs dans le Sud, l’armée américaine n’a jamais essuyé autant de pertes. 323 soldats sont morts au cours des huit premiers mois de 2010. Ce qui est plus que pour toute l’année 2009. Dans les prochains mois, les opérations devraient s’intensifier dans la capitale des religieux. L’Oncle Sam veut faire la loi parmi les justiciers islamistes. Les Talibans répliquent par la terreur. Tous les moyens sont bons : l’un après l’autre, ils assassinent ceux qui coopèrent avec le gouvernement mis en place par l’occupant. Un château de cartes s’écroule autour des Américains. Leur stratégie vise également à installer un tapis de mines tout autour de la ville.

Les Kandahari, eux, sont contraints à l’attente, nerveux, sans voix. Bien que peu prennent parti, les civils subissent les deux feux. Il faut pourtant continuer à vivre, aller à l’école, au bazar, se rendre au travail… Une balle perdue ou une mine déclenchée au mauvais moment laisse un orphelin, emporte un frère, arrache une jambe, dévaste une vie ou tout à la fois. Les Kandahari sont otages d’un symbole, Kandahar.

Philip Poupin, Afghanistan – 2008.

Darfour, la guerre oubliée.

A l’ouest du Soudan, le Darfour, un conflit armé. D’un coté, une armée improvisée de jeunes guerriers de communautés africaines embarqués dans une révolte pour le partage des richesses. De l’autre, le gouvernement central, unique puissance autoritaire dominée par des tribus arabes. Sa réponse à la rébellion : la force et l’armement de milices «les jenjawids » (« les cavaliers du diable »). Vulnérable, la population civile du Darfour a été contrainte à fuir, à tout abandonner. Aujourd’hui, plus de deux millions de personnes ont été frappées par ces attaques. Elles s’entassent dans des camps par centaines de milliers. Nul ne voit de solutions pour éviter leur sédentarisation, entamant ainsi la construction de villes-ghettos qui ferait le jeu du gouvernement soudanais.

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