Le bois illégal d’Amazonie

Un silence profond, absolu, dans la moiteur et le vert. Un silence qui fatigue et qu’on craint. Un silence que seul le bruit mou des pas sur les troncs pourrissant perturbe. Ici, la nature règne en reine toute puissante et le rappelle à chaque instant. La nature est là, mais elle ne t’invite, ni ne t’aime ! A l’oreille, des susurrements indiquent la présence de moustiques et son corollaire : l’incessante activité de ces insectes suceurs de sang. Souvent on manque de chuter sur le sol glissant de l’enfer vert : il y a alors une branche qui prête à l’homme sa main secourable. Une branche qui par ce geste imprévu fait tomber sa colonie de fourmis, qui mordent profondément l’importun. Enfin, le chant que l’on attendait tant surgit, ce chant qui fait oublier au marcheur son rôle de martyr de la forêt : le ronflement d’un moteur. Et, au fur et à mesure de l’avancée adentro, dans l’ « intérieur » de la forêt, le son du moteur qui vrombit, tousse et s’emballe est notre ligne d’horizon sonore bien que difficile à localiser précisément. Pendant près d’une heure, le moteur semble faire ses gammes, puis s’arrête.

Ils sont trois hommes, la trentaine environ. Aucun d’eux ne dira son nom. Depuis deux mois, les trois madereros (travailleurs du bois, de madera, « bois » en espagnol) s’appliquent à mettre en pièce des poutres de plus de deux mètres à partir de cinq cèdres rouges (Cedrela odorata) de 25 mètres chacun. Le cèdre d’Amazonie est un bois précieux interdit à l’exploitation car en voie d’extinction. L’un des hommes est colombien. Il a acheté les cèdres sur pied pour la somme dérisoire de 150 dollars l’unité, bois qu’il ramènera ensuite dans son pays par des routes secrètes. Les cèdres ont été vendus par l’un des deux madereros équatoriens qui tronçonnent sans piper mot. Ces derniers sont des habitants du village voisin, une communauté de 400 colons installés là depuis une cinquantaine d’années à la faveur d’une loi équatorienne, toujours en vigueur, qui donne un titre de propriété terrien à toute personne qui sur la surface des 50 hectares qu’on lui accorde en déboise la moitié. Une invitation à la déforestation dans un pays où l’Amazonie est vue comme une source de développement.

Au village voisin, Rosario Manonga est l’une des fondatrices de la colonie « El Bonbon ». Les mains occupées tantôt à ouvrir quelques haricots tantôt à distribuer des caresses à son petit fils, d’une faible voix elle raconte la création de la colonie. Sans même connaître l’objet de la visite de son interlocuteur, elle parle d’elle-même de la disparition d’un grand arbre, un cèdre, à quelques mètres du pas de porte de sa maison, là même où elle est assise. « Il y en avait plein avant, oui ». Ce passé heureux lui rappelle la disparition de son mari. Dans ces sentiments entremêlés, quelques larmes coulent le long de ses belles rides. Aujourd’hui, un grand terrain entièrement nu s’étend devant chez elle. Les enfants y font du sport. C’est la concha, l’un de ces terrains de sport que l’Etat offre à chaque communauté. Les plus grandes communautés ont le droit à ce que ce terrain soit couvert d’un toit de tôle. Quelques détails symboliques d’une manière de vivre « moderne » qui font de ces hommes, hier paysans de la Cordillère des Andes, aujourd’hui colons de l’Amazonie, de féroces adversaires de la forêt.

A quelques pas des maisons s’ouvrent de longs pâturages aux limites floues. L’activité la plus rentable est la production de lait, la ganaderia, du verbe ganar, « gagner » en espagnol. Vorace en espace, l’élevage d’animaux qui piétinent et mangent la nature à longueur de journée laisse nulle chance à la forêt de s’imposer. Si la ganaderia se fait davantage sur les pentes de la forêt, plus bas, l’agriculture est privilégiée : cacao, yuca (manioc), banane et riz. Quelques années auparavant le café était également cultivé, mais son prix de vente étant lié à l’instable marché international, le café a été abandonné car jugé peu rentable. L’agriculture permet aux familles de s’alimenter et d’obtenir quelques revenus à l’année. Et pour gagner un peu plus, de même que pour accéder à des biens que la société leur montre comme indispensables, les familles n’hésitent pas à « tomber » des arbres.

Au vu et au su de tous, chaque semaine se tiennent des marchés illégaux de bois. Sur l’Arajuno, la rivière qu’enjambe le pont du hameau de San Pedro, un marché se tient tous les vendredis.

Jose Vicente Ramirez, 20 ans, est venu vendre les planches coupés dans deux arbres cette semaine. Les arbres sont toujours vendus en pièces, en « tablon » (de tabla, « planche » en espagnol), ceci afin de faciliter le transport de cette marchandise illicite. Ce travail est fastidieux et dangereux car les tronçonneuses utilisées sont en principe faites pour tailler des troncs et non des planches dont la coupe oblige la chaîne de l’appareil à travailler dans le sens de la fibre. Chaque fois qu’elle bute sur un nœud, la chaîne tranchante déraille, saute et lacère les mains de ces bûcherons improvisés.

Quatre jours de labeur en forêt suivis de deux de transport sur la rivière rapportent tout juste 200 dollars, une fois l’essence de la machine payée et la main d’œuvre pour le transport rémunérée. Une somme dérisoire, mais depuis le décès de son père, Vicente a la charge d’une famille de neuf enfants. Il sait qu’il ne peut discuter le prix de vente. « Que puis-je faire ? » lance-t-il, fataliste, pour clore le sujet. L’intermédiaire qui embarquera ses planches joue clairement sur le fait qu’il est l’unique acheteur pour les communautés habitant en amont de San Pedro : le transport de la marchandise illégale jusqu’à la ville voisine oblige un investissement inabordable pour les villageois. Toutes les espèces que Vicente travaille ne sont pas interdites. Toutefois, leur exploitation nécessite l’assentiment d’un ingénieur forestier assermenté par l’Etat, mais rémunéré par le bûcheron. Un autre investissement que le jeune ne peut envisager. Les intermédiaires se chargeront d’obtenir le certificat en corrompant les fonctionnaires du Ministère de l’Environnement.

Une fois la vente conclue, Vicente se rend à l’échoppe du hameau et achète une bouteille de soda américain. Son père s’étant noyé un jour d’ivresse, Vicente ne se laisse pas tenter comme ses compagnons d’infortune par le « Veinticinco », un alcool de canne à sucre puissamment efficace, capable de faire tomber ces coriaces indigènes comme des mouches. Sur l’Arajuno, vivent majoritairement des indigènes, les Kichwa et quelques colons métissés. Tous trafiquent.

Partout, s’offre le triste spectacle de ce commerce « que tout le monde connaît mais contre lequel personne ne fait rien », proclame Milagros Aguirre, une ancienne journaliste du quotidien national El Comercio qui se consacre depuis quelques années à l’écriture d’ouvrages dénonçant la déforestation (A quien les importa esas vidas, Cicame, non traduit). Un choix qui n’est pas sans risque, en témoigne son extrême prudence lorsqu’elle marche dans les rues de Francisco de Orellana, cette ville qui porte le nom du premier explorateur espagnol qui entreprit la remontée du fleuve Amazone à partir de 1535. Une expédition qui, pour atteindre le fleuve Napo, affluent de l’Amazone descendant des montagnes andines et qui enserre la ville, coûta la vie à 140 des 220 Espagnols et à 3000 des 4000 Indiens embarqués dans l’aventure.

Mais, plutôt que Francisco de Orellana, les Equatoriens préfèrent appeler la ville « El Coca », du nom de la plante qui avant son éradication poussait de manière prolifique dans cette aire marécageuse. « El Coca » est la plus grande ville de l’Oriente (“l’Orient”), surnom de l’Amazonie équatorienne, un Eldorado pour les colons venant chaque jour peupler cet empire luxuriant aussi verdoyant que fragile. « Il y a vingt ans. Coca n’allait pas plus loin que la deuxième rue » témoigne Juan Carlos, un Père espagnol de la mission des Capucins installé ici depuis les années 80. Combien d’habitants ? Combien de rues ? Nul ne le sait. Le nom du récent quartier périphérique des Invasiones (« Invasions ») illustre parfaitement la dynamique actuelle de colonisation de l’Amazonie.

« Invasions ». Qu’ils viennent d’une autre région à la recherche d’un travail sur l’un des nombreux puits de pétrole de la région, qu’ils quittent un village pour la grande ville, qu’ils ne peuvent plus payer la location en ville ou qu’ils viennent spéculer sur la terre, les prétendants s’installent ici par dizaines puis par centaines de personnes, s’approprient un terrain, le défrichent. C’est à eux. De ces lopins de terre investis sur la forêt se forment peu à peu une banlieue puis la ville. C’est au milieu de cette ambiance de Far West humide que s’organise le commerce illégal de cèdre rouge (Cedrela odorata). Ce n’est pas un hasard si Milagros a élue domicile ici.

À trois heures de route au sud de « Coca », tantôt longeant des pipelines de pétrole tantôt les pâturages clairsemés, se trouve le Parc National Yasuni. De grands arbres ouvrent la voie de la forêt primaire, de l’Amazonie mythique et fantasmagorique. Le Yasuni abriterait, selon les scientifiques, la plus grande biodiversité au monde. L’Institut Smithsonian est allé jusqu’à parler de « mégadiversité », lorsqu’elle a recensé sur une parcelle de 25 hectares, 1104 espèces différentes d’arbres. Dans le Yasumi, on a même dénombré jusqu’à 644 espèces d’arbres sur une parcelle d’un hectare seulement, soit l’équivalent de la richesse spécifique en arbres de l’Amérique du nord entière ! La région reste largement inexplorée par les botanistes pour qui le Yasuni représente une vaste énigme.

Le pont qui enjambe le Shiripuno, l’une des artères fluviales du Yasuni, permet une fois de plus aux trafiquants de mettre sur la route leurs trésors de fibre. Ces colons équatoriens et Colombiens installés à Coca ont fait de ce pont un avant-port des expéditions. Quatre hommes préparent une expédition : tronçonneuses, ânes, sacs de riz, cartouches, fusil… Que partent-ils affronter dans ce lieu si calme ? La forêt.

Carlos, Luis, Santiago et Darwin s’assoient dans une immense barque en fer oxydé. Cap vers adentro, l’intérieur de la forêt, afin de récupérer les planches qu’ils ont coupées le mois dernier. Des planches chargées à dos d’ânes à raison de deux pièces de bois de 50 kilos chacune par bête et par trajet, de l’intérieur de la forêt jusqu’à la rive, où ils seront relayés par la barque. Hommes et animaux suent et trébuchent. Certes, personne n’aime ce labeur, mais, dit le plus jeune des contrebandiers, « on est au grand air », sans savoir que ce “bon air” est produit par les arbres qu’ils réduisent en pièces. Chacun ici a accepté sa mission : la demande de bois exotique est si forte que son exploitation est un moyen sûr de gagner de l’argent.

Le chef de l’expédition, Santiago Ballejo, 35 ans, confie vouloir arrêter. Il aimerait construire « des cabanes pour accueillir les touristes » annonce-t-il, sans visiblement imaginer que personne, pas même un touriste, n’est autorisée à entrer dans cette aire protégée appelée « Zone intangible ». Le Yasuni est une réserve où vivent des tribus « non-contactées », en isolement volontaire, c’est-à-dire qu’elles n’ont jamais eu de contact avec le monde extérieur. Leur rencontre avec les « madereros » est toujours violente. Chaque année, un de ces hommes improvisés bûcheron est blessé mortellement par une lance d’un Indigène furieux de voir son espace vital se réduire. Les contrebandiers se vengent jusqu’à organiser le massacre des insoumis. En 2003, vingt-six Tagaeri, une tribu de “non-contactés”, ont été massacrés. Les Waorani, une tribu d’Indigènes en contact avec l’homme moderne depuis une trentaine d’années, avaient été engagés par les trafiquants de bois pour tuer leurs anciens ennemis Tagaeri. Se revendiquant « propriétaire » des territoires au sud de Coca, les “Wao” travaillent de mèche avec les contrebandiers. Ils touchent une commission sur chaque barque remontant le Shiripuno. En échange, les Waorani assurent la sécurité et chassent quiconque voudrait nuire au trafic : peuples premiers en disparition, policiers, journalistes… Les guerriers “Wao” y voient une manière de faire de l’argent facilement et un moyen de donner un leçon à un Etat qui n’a rien mis en place pour aider leur violente adaptation au monde capitaliste.

Plus à l’intérieur, sept madereros travaillent un peu plus en aval sur la rivière, très près des « non-contactés ». Les réserves de cèdre s’amenuisant dans le Yasuni, il faut toujours aller plus loin, prendre davantage de risques, repousser les limites de cette jungle hostile. La peur est tangible derrière les sourires fatalistes. Pedro Pablo a 22 ans. Il connaît bien le parc, ses oiseaux et comment les chasser. Une balle part, puis deux. Une nuée colorée s’échappe d’un arbre, accompagnée de cris. Un papagayo tombe net à terre. L’oiseau est vivant. « Tu sais pourquoi, il n’est pas mort ? Parce que j’ai tiré dans l’aile et que la balle l’a traversé. Il va survivre. » Quatre hommes courent chercher le volatile. Le perroquet d’une quarantaine de centimètres d’envergure au plumage bleu et jaune vif hurle à la mort. Le jeune homme soignera la blessure et revendra l’animal à « Coca » pour une centaine de dollars. Tout comme le bois, les amateurs se l’arracheront à prix d’or.

Les pièces de cèdre rouge transiteront lentement jusque « El Coca » jusqu’à l’un des nombreux entrepôt où elles seront poncées pour gommer les coups reçus pendant le transport et les sillons que la chaîne de la tronçonneuse a laissé. Ce procesus d’exploitation illégale crée un grand gaspillage. Une équipe d’ingénieurs forestiers équatoriens a calculé que seul 30 à 40% d’un arbre sont réellement utilisés (chiffre de l’Association Kallari). Mais avant de se retrouver dans l’une des nombreuses scieries de la capitale de la région, les trafiquants doivent passer devant trois postes de police et une garnison de l’armée nationale.

Regorgeant de pétrole, lieu de passage du trafic de cocaïne et zone frontalière du Pérou qui fut ennemi de l’Equateur à la fin des années 90, la région est extrêmement surveillée. Un bucheron colombien ayant passé près de quatre mois dans la forêt raconte que pour un chargement de 25 m3 du bois précieux, les trafiquants doivent verser à deux postes de police 50 dollars chacun, 100 dollars au poste de police principal situé sur la route de « El Coca », puis 200 dollars aux militaires du pont à l’entrée de la poussiéreuse capitale de région. Le jeune Colombien, ancien ouvrier agricole dans les champs de coca en Colombie, parle sans détour du trafic puisqu’il n’y retournera pas, ses quatre mois de labeur ne lui ayant pas été rémunérés. Malgré les risques énormes, les petits coupeurs de cèdres sont payés tardivement, voire jamais lorsque le bois s’est mal vendu ou que les « commissions » ont été augmentées. Dans ce cercle vicieux qui tourne parfois à l’esclavage, le travailleur ne pourra se nourrir en ville sans argent. Il retournera alors en forêt où le patron lui offrira le couvert.

De retour à « Coca », Johnny Espana, le frère d’un maderero tué par des Indigènes, accorde un entretien, mais discrètement car les anciens commanditaires de son frère lui ont conseillé de se taire. Il ne peut pourtant pas rester muet face à la mort de son frère qui « aimait aller en forêt, bien qu’’il ne se faisait pas toujours payé ». La phrase résume le drame de ce commerce : alors que les habitants de l’ « Oriente », en décimant leur milieu de vie, coupent actuellement la branche sur laquelle ils se tiennent, rien ou peu des fruits de cette entreprise ne leur revient. Le bois de Vicente, de Santiago et de ce Colombien aussi sympathique que menaçant s’en ira vers les Etats-Unis ou l’Europe pour confectionner les objets les plus nobles. En route, son prix sera multiplié par dix à chaque étape. Un trafic dans e plus grand des silences.